03.05.2010

Petite pause

Merci aux nombreux lecteurs qui sont venus sur le blog le mois dernier. Peut-être la suite sera-t-elle publiée d'où une pause dans la parution régulière en raison des dérives possibles sur Internet. Bonne semaine. Salute!

08.04.2010

L'Homme miroir

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L'HOMME MIROIR

 

 

«Il ne faut regarder ni les choses, ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs, car les miroirs ne nous montrent que des masques. »

Oscar Wilde

 

 

Poches sous les yeux, bouche pâteuse, le rasoir glisse machinalement sur ses joues tandis que son reflet amusé le dévisage, méprisant de toute évidence cet acharnement au paraître. Il grimace de douleur quand dans sa précipitation il s'entaille le cou et qu'un mince filet rouge colore la mousse. Il n'a rien senti. Comme chaque jour, depuis des lustres, le temps presse.

Son déguisement est à sa place, soigneusement disposé sur sa chaise. Il enfile la chemise bleu ciel, le caleçon à pois puis le reste du costume qu'à une époque révolue il s'était promis de ne jamais porter. Un dernier coup d'œil vers son ombre qui le méprise, une bise sur le front de sa femme abrutie de médocs et en route vers la mascarade.

Dans le couloir il frôle la voisine qui empeste un parfum type brumisateur de cage d'escalier, agresseur de narines. Elle vient de sortir son caniche noir qui, dès qu'il le croise, rentre dans une forme de transe, menaçant de s'étrangler à sa laisse, les yeux injectés de sang, prêt à lui bouffer les mollets. Depuis des années sans vraiment savoir pourquoi vous ne vous saluez plus...elle fait partie de ces gens qui vénèrent leurs boules de poils sur pattes et dédaignent le contact humain. Seul ce dernier point aurait pu vous rapprocher mais la vie en a décidé autrement.

« - Tout doux Diva, tout doux on va aller déjeuner... »

Bien sûr l'ascenseur met une éternité à arriver. A son grand soulagement l'espace clos est désert, petit signe qui  met du baume au cœur pour le reste de la journée.

« - Aujourd'hui tout ira bien ; cela ne prouve rien ; absurde ; t'as pensé à éteindre la cafetière ? »

Aussi loin qu'il s'en souvienne, ces personnages qui animent son for intérieur ont toujours existé. Gamin déjà, il restait assis des heures, heureux de pouvoir s'évader en permanence avec ses propres amis. La  grand-mère :

« - Il serait pas un peu attardé le dernier ? » La mère du tac au tac :

« - Je ne sais pas ce qu'on va en faire ! »

« - Salopes ; c'est la famille quand même ; il est où papa ; Si on s'enfuyait avec Peter Pan ; quel con ! »

Le contact avec ses semblables l'avait toujours profondément ennuyé. Inconsciemment voilà sans doute ce qui l'avait conduit à s'enfermer à vie dans un bureau. Une auto-condamnation confortable pour l'esprit dans un boulot routinier dont il avait fait le tour au bout de six mois, permettant de laisser libre cours à ces dialogues incessants.

Pourtant, depuis quelques semaines, un phénomène étrange perturbe les petites habitudes qui rythmaient sa vie : par instant, de plus en plus souvent il ne se reconnaît plus.

Les portes de l'ascenseur se referment et le voilà confronté à celui qu'il est devenu. Le con d'en face ne veut pas se défaire de son sourire narquois. Le nez collé à la glace. Rien n'y fait, de près, c'est encore pire. Sursaut. Une jeune fille sortie de nulle part t'observe. Gêné tu te décolles de la vitre offrant ton sourire le plus niais. Sans un mot elle sourit à son tour.

« - Voilà longtemps que l'on ne m'avait pas souri ; douce chaleur humaine ; niaiserie; t'as vu ta gueule ; saluer ce joli minois serait la moindre des choses. »

Tu aimerais lui adresser la parole mais quand les portes coulissent il n'y a plus personne.

« - Ta part féminine cachée ; trop belle ; curieux matin. »

Dehors il pleut des cordes et malgré l'heure matinale nombre de ses congénères se précipitent vers la bouche de métro qui, gourmande, les avale sans complaisance. Comme lui, par simple réflexe ancestral d'asservissement la plupart fonce sans hésiter vers une nouvelle journée de contraintes. La masse qui se veut libre alors qu'on lui donne tout juste de quoi régénérer ses forces de travail pour le lendemain.

« - Tu n'es pas parmi les plus malheureux, mesure ta chance ; es-tu épanoui malgré tout ? Penser ne suffit pas, il faut agir ; comment ? Nous sommes tous pieds et poings liés. Toute révolte a un début ;  ...et une fin. »

Sur le quai, une vraie cohue, un troupeau sans berger. Il se précipite pour gagner le compartiment le plus proche où s'entrechoque déjà un nombre incalculable d'organes plus ou moins durs.

« - Le vieux ? T'as des blessures à l'âme ? Que t'arrive-t-il aujourd'hui ? La paix ! »

Misant sur le respect qu'impose son âge et la petite poussée acquise par expérience, il croit toucher au but quand un trentenaire bedonnant ne partageant pas son point de vue le repousse sans vergogne. La surprise est de taille et la chute encore plus. Raide comme un piquet, il s'effondre tête en arrière et heurte violemment le sol.

Dans le métro des voix s'élèvent mais tout le monde finit par convenir que le gros était dans son droit. On hoche la tête et on oublie.

A terre, à son grand regret, il ne distingue aucune chandelle mais une multitude de points lumineux qui obstruent sa vision.

« - Relève-toi vieux croûton; plus aucun respect ; rien de cassé ? On va lui péter la gueule ! »

Un couple d'une soixantaine d'années qui passe par là le relève non sans mal. Entre vieux mieux vaut se montrer solidaire. Une fois debout les sentiments se succèdent, la rage, la colère, la honte, l'envie d'être transformé en une petite souris. Il voudrait pleurer mais son   costume l'en empêche. Sur le mur d'en face, une affiche démesurée dévoile le corps refait d'une blondasse décolorée qui vante les mérites d'une potion amaigrissante.

« - Le progrès ? du délire ! Ca y est une rechute, tu déprimes ! salope de camée au bistouri ! Quelle vulgarité... »

Un autre métro passe après avoir gerbé des passagers qui s'évaporent en un instant. Tel un mime, il reste figé quelques minutes après avoir reconnu son père en bleu de travail derrière l'une des vitres.

« - Ton père est mort écrasé sur un chantier quand t'étais môme, atterris ! Tu es sonné et tu as cru reconnaître papa... ; écrasé je ne sais pas, bourré c'est sûr ! »

A l'époque, son père se vantait d'avoir participé aux plus grands chantiers de la ville et une réelle fierté se dégageait du personnage quand il pouvait en parler dignement. Au fil du temps, même si une honte terrible le submergeait le lendemain, il avait préféré s'exalter à coups de poings sur sa femme et ses gosses, surtout sur sa femme, certains se reconnaîtont... pauvre mère... sans doute pleurait-elle de rage le jour de l'enterrement...

L'heure de pointe est passée, il s'essuie le front et se décide à prendre le suivant. Il s'assoit près d'une jeune fille à capuche, tout de noir vêtue, du son plein les oreilles. Il l'observe du coin de l'œil tandis qu'elle ne semble pas s'être aperçue de sa présence.

« - Pourquoi tant de haine sur un si jeune visage ? Future junkie ou mère de famille ou les deux ? Future pute ! Ta gueule ! »

Soudain, une petite frimousse pointe son nez hors de la capuche. Mouvement de recul. Le rat gambade à présent le long de ses épaules et grattouille le fil de ses écouteurs qu'elle enlève aussitôt Et voilà qu'elle sourit la mignonne, s'égaye, caresse la petite chose velue :

« - Mon amourrr à moi, mon sucrr »,  roucoule-t-elle.

Tant d'affection te pousse à sortir de son mutisme :

« - Comment s'appelle-t-il ? »

D'un coup elle tourne la tête, ses yeux lancent des éclairs :

« - Qu'est-ce tu me veux gros con ! Tu veux me baiser ou quoi ! Je te demande pas comment s'appelle ta vieille peau ménopausée !!! »

Elle se lève, te pousse et te voilà sur le postérieur. L'amour trônant désormais au sommet de la capuche te toise méchamment, sûr de sa supériorité, puis fière elle descend sous le regard désapprobateur des rares passagers tous victimes d'une sévère extinction de voix.

« - Quelle impolitesse ! Tu devrais faire attention ! Elle t'a mouché la salope ! J'aimerais être un rat pour caresser ces jeunes cheveux ...on va appeler notre médecin traitant... »

Il se relève au bord du gouffre, au comble de la tristesse ; une larme, une seule s'échappe.

Terminus, tout le monde descend. Un coup d'œil à sa montre, seul héritage du paternel, une heure quatorze de retard ; du jamais vu. L'angoisse lui lacère l'estomac comme lorsque gamin, lors d'une rentrée scolaire, arrivé en retard, il avait erré pendant des heures à la recherche de sa classe. Aujourd'hui, il aura beau faire le tour du quartier des affaires où il travaille habituellement, il ne retrouvera pas son bureau.

Change-t-on vraiment un jour ?

 

 

 

 

31.03.2010

Un début 3

 

Adopté par une famille aisée, il avait grandi avec un vide qu'il ne parvenait pas à identifier. Sur la période qui avait précédé l'adoption, le silence faisait loi.

« - Il n'y rien de bon à savoir... », assurait son beau-père.

«- Tu n'es pas prêt... »

Peu à peu il l'avait haï du plus profond de son être.  Assis devant sa case, il profite de l'éphémère fraîcheur matinale. Souvenirs lointains qui resurgissent de nulle part.

Une messe de minuit. Les regards envieux de certains passants le mettent mal à l'aise. Il baisse les yeux, envahi par un sentiment de culpabilité qu'il ne maîtrise pas tandis que son beau-père redresse son menton proéminant.

Noël...le poids de la tradition...même la mémé est là, avachie dans son fauteuil roulant, les orbites en permanence orientées vers le ciel comme pour demander au bon dieu s'il ne l'a pas oublié.

De légers flocons effleurent les croyants qui se dirigent vers le lieu de culte. Les enfants tentent en poussant des cris stridents d'attraper leur petite part de neige qui fond immédiatement au creux de leurs mains rougies par le froid.  Dépité, l'un d'eux interroge son père du regard. Une petite tape de réconfort sur la tête et le voilà reparti. Pour une fois même la mère semble sourire. Illusion de joie. Un enfant est né...il crèvera sur la croix...que penser d'une religion qui se nourrit d'une mort atroce ?

Alors que personne ne semble s'être aperçu de sa présence, il la voit tout de suite. Vêtue d'une robe légère maculée de tâches, la petite fille est assise, les genoux recroquevillés sur la tête. A ses pieds un carton...

« - J'ai faim. »

...et une boîte de conserve vide où par dépit ou dégoût, certains se débarrassent machinalement de leur menue monnaie. Quand elle entend le bruit métallique, elle murmure un merci ou hoche machinalement la tête. Son nez dégouline...une morve verdâtre...ses yeux d'adulte rougeoient de fièvre...toux grasse...

De fervents pratiquants commentent :

« - Elle aurait pu être mignonne cette petite...parents indignes...donne lui quelque chose chéri...pas question même à son âge elle serait où trouver de l'alcool...si tu veux pas finir comme elle travaille à l'école...quelle époque...c'est triste quand même... »

Une grand-mère s'approche et demande avec douceur :

« - Où est ta maman mon enfant ? »

Elle sursaute...le doigt tremblant elle indique le bistrot d'en face et murmure d'une voix inaudible :

« - Quand la boîte sera pleine, je pourrai rejoindre ma maman, on pourra dormir au chaud quand la boîte sera pleine...ce sera notre cadeau...elle est gentille ma maman...parfois... »

La mamie sort un mouchoir en papier de son sac et lui essuie le visage.  Un enfant de chœur apporte une couverture et un bol de soupe :

« - Sa mère lui interdit de renter sous prétexte qu'elle a vécu la même chose. », dit-il à haute voix comme pour se justifier.

Le beau-père ne la voit même pas au moment de rentrer...déni de la réalité...tellement plus simple...sa mère est trop occupée par la mémé. Ensemble, elles dansent avec la vie autour de deux cercles bien distincts de peur et de silence. Au son funeste de l'orgue, elles pénètrent dans la maison du Seigneur qui n'existe que pour donner un sens à leur ennui.

Il s'arrête et lui sourit. Elle lui rend son sourire comme pour le rassurer. Soudain, ses yeux s'emplissent de terreur...une femme en guenilles qui manque de se faire écraser traverse la route en hurlant. Elle crache sur un pare-brise. Il s'est réfugié à l'intérieur au son de cet instrument atroce qui n'arrête pas de geindre. Un frisson lui parcourt l'échine. A la dérobée un signe de croix à l'envers...