24.02.2010

Un déclic

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UN DECLIC

 

 

 

Voilà un an, c'est fou comme le temps passe vite... Myriam et Johan s'étaient installés dans une petite maison semblable aux autres au milieu d'un nouveau lotissement planté en périphérie urbaine. Pour tout le monde pareil... pas de jaloux... les mêmes jardins rectangulaires, les mêmes grillages verts bon marché, les mêmes aulnes crevés qui n'ont pas supporté l'hiver... à l'intérieur la même peinture blanche dans les salons, le même carrelage à fleurs dans les salles de bain, la même tapisserie rose pâle dans les chiottes. Curiosité locale, les façades brillent toutes d'un jaune vif  traversé par de longues bandes violettes, extravagance de l'architecte ou plus certainement du logiciel qui lui mâchait le travail. Sceptiques, les peintres s'étaient exécutés, habitués aux bourdes des hommes de bureau qui leur retombaient systématiquement sur la gueule.

Un couple de jeunes retraités du quartier, après avoir investi toutes ses économies pour devenir propriétaire, s'était battu à coups de téléphone et de courriers recommandés pour que l'on refasse les façades. Deux mois plus tard, un maigrichon à lunettes, vêtu d'un costar trop grand pour lui, sonne à leur porte et, passé le seuil, s'annonce d'une voix nasillarde :

« - Madame, Monsieur, bonjour, je représente Giboire Immobilier. Je viens au sujet des plaintes déposées pour la façade. »

Le mari, les yeux gonflés de sommeil, tente d'en placer une :

« - Ce n'est pas trop tôt, voilà plusieurs fois qu'on essaie de vous joindre et.../ ».

Le nabot à cravate, mimant la surprise, lève la tête de son épais dossier et coupe court :

« - Monsieur, comprenez que vous n'êtes pas nos seuls clients. Venons en  aux faits. Si l'on regarde le cahier des charges et l'acte de vente que vous avez signé, ces coloris étaient prévus dès le début. On s'en tient toujours au cahier des charges ! Un credo ! Une devise ! Juridiquement sachez que vous n'avez aucune chance. Puis entre nous, à un tel prix ne peut-on pas accepter quelques fantaisies ? Il n'est pas si mal ce jaune ! »

Stupéfait, le couple écoute sans broncher ce jeunot au sourire narquois, fraîchement diplômé :

« - Sachez en tout cas que l'arbre du jardin sera remplacé au début du printemps ! A nos frais bien sûr. Je crois qu'on s'est tout dit, une longue journée m'attend. Madame, Monsieur, bonne continuation. »

Après une petite courbette, le portable collé à l'oreille, il rejoint sa voiture flambant neuve.

Bouche bée, le ventre noué, ils le regardent s'éloigner.

« - Sa voiture doit valoir autant que notre maison... on ne lui a même pas parlé de la pelouse », gémit Madame au bord des larmes.

Plein d'affection, le dos courbé, son homme qui se remet difficilement d'une lourde opération la prend dans ses bras en regardant, dépité, les petites touffes de gazon qui luttent pour survivre dans un mélange de gravats.

« - Quand la vie n'a fait que te donner des coups, tu t'abaisses à les accepter sans vouloir en donner », se maudit-il intérieurement.

Sans un mot, ils referment la porte où se dessinent nettement des coulures de vernis et rejoignent le salon tout blanc pour boire le café au lait devant Le Télé-achat. Quelques minutes plus tard, sans rien contrôler, tandis que sa femme lui caresse sa main ridée, le vieil homme bande en fixant les seins siliconés d'une blondasse qui trémousse son cul branché à des électrodes.

 

Aujourd'hui c'est samedi. Chez les voisins, pour joindre les deux bouts, Johan doit se lever pour aider un pote qui le paye au black. Myriam, malgré son léger traitement, n'a  pas très bien dormi et la sonnerie du réveil retentit comme une délivrance. A la première sonnerie elle appuie promptement sur la touche off et bondit du lit :

« - Bonjour ! Bonjour ! Debout mon chéri ! Il est l'heure ! »

Un léger grognement suivi d'un pet vaseux et Johan se recouvre la tête de l'oreiller.

« - T'es vraiment dégueulasse ! Putain tu pues ! Lève-toi sinon tu vas encore être en retard ! »

Engoncée dans sa nuisette, Myriam tire les rideaux, tourne avec énergie la manivelle des volets coulissants et ouvre en grand la fenêtre. Les mains sur les hanches, elle  hésite un instant en regardant la masse dissimulée sous les draps.

« - Cinq minutes Jojo ! Pas une de plus ! T'avais qu'à te coucher plus tôt et moins picoler !!! »

Emergeant de son sommeil comateux, respirant sa propre haleine de phoque, il l'entend soulager sa vessie  et faire un brin de toilette. Dans une certaine confusion il pense que les femmes pissent vraiment longtemps, qu'elles devraient peut-être faire des concours, qu'il s'est bien marré avec ses potes hier soir, qu'il aimerait bien rester au pieu et qu'il tient une sacrée gueule de bois. Quand elle hurle pour qu'il descende prendre le petit-déjeuner, il se décide à sortir du lit. Un petit tour par la salle de bain le temps de se passer un coup d'eau sur la trogne, un rapide brossage de dent et il enfile un jean et un vieux tee-shirt. D'un pas pesant, la tête lourde, il descend les escaliers et s'assoit devant son bol de café fumant sur lequel il relit plusieurs fois son prénom. La tête penchée, touillant son café, les yeux dans le vague, il se dit que ce bol doit être, avec sa Playstation, le seul objet qui lui appartient vraiment. Interrompant ses pensées philosophiques, Myriam s'est assise en face de lui, saupoudrant une boisson amaigrissante de sucre zéro pour cent :

« - Vous faites quoi aujourd'hui chez Mickaël ? Tu comptes rentrer tard ? T'as vraiment une sale tronche ce matin ! »

Sans lever la tête, d'une voix rauque à peine audible, il répond :

« - Je crois qu'on fait le carrelage s'il a eu le temps d'aller le chercher... vu la cuite qu'il tenait hier... Sinon on commencera le petit muret dans le jardin.../ »

« - Ca m'étonnerait vu le temps qu'il fait ! En tout cas ne rentre pas trop tard, mes parents viennent manger ce soir... »

Johan jette un coup d'œil par la fenêtre et constate qu'il pleut des cordes.

« - Putain de pays ! », pense-t-il. Un déclic :

« - Bébé t'as laissé la fenêtre de la chambre ouverte ! », lui glisse-t-il, sourire en coin..

Une brève lueur de haine traverse les yeux marron de Bébé, elle se lève et se précipite à l'étage. Il l'entend à peine tandis qu'il fume une Marlboro sous la véranda.

« - Putain tout est trempé ! C'est qui qui va tout se taper ! J'en ai ras-le-bol, j'en ai ma claque ! »

Après avoir sacrifié au bon vieux C.C.C. (Café, Clope, Chiottes) et s'être soulagé, Johan enfile un blouson et crie en sortant :

« - Bonne journée mon cœur ! »

En écho :

« - N'oublie pas que papa et maman viennent ce soir ! Surtout ne picole  pas trop ! »

Il claque la porte ; les murs vibrent. Finalement, parfois, de plus en plus souvent, vaut mieux bosser le samedi.

Quand elle entend démarrer le fourgon, malgré elle, Myriam  pousse un soupir de soulagement. Enfin seule. Elle finit d'essorer la moquette avant de commencer son Grand Ménage de la semaine. Elle allume la télé de la chambre puis celle de la salle de bain et s'active à l'étage. Au Télé-achat, une ponceuse-perceuse-visseuse aux  multiples fonctions est présentée par un bellâtre musclé au teint mat gonflé aux hormones. Une idée de cadeau pour que Jojo commence enfin à aménager leur petit intérieur.

« - Chez les autres il sait tout faire, chez nous il ne fait jamais rien ! », peste-t-elle à haute voix.

Parfois elle se dit qu'elle est un peu dure avec lui ; il se démène pas mal pour qu'il puisse payer leurs différents crédits, mais comme disait mémé :

« - Qui aime bien, châtie bien ! »

A l'époque où ils avaient aménagé, Myriam bossait encore comme aide-soignante dans une maison de retraite. Mais passé l'enthousiasme du début les difficultés s'étaient accumulées. Physiquement, ce boulot était bien plus éprouvant qu'elle ne l'avait imaginé. Redresser, lever, coucher les pensionnaires s'était avéré usant pour son dos déjà fragile, sans parler du ménage. D'un côté, elle adorait papoter avec les mamies au courant des derniers ragots, le relationnel avec les familles mais elle n'avait jamais supporté de faire les toilettes, de torcher les culs, de changer les couches des personnes incontinentes. A son grand désarroi ce type de patient était de plus en plus nombreux et lorsqu'un nouveau cas d'Alzheimer en phase terminale arrivait elle le maudissait intérieurement. Dès qu'elle avait une stagiaire sous sa responsabilité, elle lui confiait ces tâches qu'elle jugeait abaissantes pour sa petite personne. D'ailleurs si la vie lui en avait donné la chance elle serait infirmière et  rêvant éveillé devant l'une de ses séries préférées elle n'avait aucun mal à s'imaginer médecin.

Pourtant, tant bien que mal, mettant de côté ses rancœurs, elle s'était accommodée de la situation. Elle s'entendait bien avec une partie de ses collègues qui appréciaient sa grande gueule et détestait cordialement l'autre partie comme souvent dans les milieux où les femmes cohabitent. Après quelques rumeurs bien placées et deux, trois vacheries à l'encontre du clan adverse, son petit groupe s'était mis la responsable dans la poche. Cette dernière issue d'une promotion canapé, bouffie par l'alcool ou les médicaments ou les deux, la convoquait régulièrement dans son bureau pour prendre le café et lui racontait malheurs et autres déboires conjugaux :

« - Toi tu  peux me comprendre   ma petite Myriam ! A mon âge, cinquante-deux ans, mon mari ne me touche plus depuis des mois, mon amant m'a plaqué me traitant d'alcoolique, mon fils redouble pour la deuxième fois sa première année de fac et se drogue certainement, mon travail m'ennuie profondément, j'ai raté ma vie... »

Le plus souvent ses propos étaient interrompus par des crises de larmes interminables et Myriam qui, sans se l'avouer, s'abreuvait avec délectation du malheur des autres, se levait parfois pour la serrer dans ses bras et la consoler.

« - Sniff, sniff, toi au moins tu me comprends ma petite Myriam... »

Ainsi à sa grande satisfaction, elle disposait de plus en plus de temps libre sur son temps de travail, déléguant sans compter les tâches ingrates.

Tout changea subitement quand sa supérieure, après deux semaines d'arrêt maladie pour dépression, fut mutée ou mise en retraite anticipée ; elle ne le sut jamais. Dès qu'elle vit la nouvelle cadre, petit bout de femme énergique au nez pointu sur lequel glissaient des petites lunettes rondes dorées, Myriam sut d'instinct que les choses allaient changer. Du jour au lendemain le rapport de force s'inversa. Mme Machin prit sous son aile la meneuse du clan ennemi pour lui expliquer le fonctionnement du service. Quelques jours plus tard, comme par enchantement, son petit groupe se disloqua et Myriam se retrouva seule, sans soutien, ses anciennes « amies » la regardant de travers, ne lui adressant même plus la parole. Sûre : les ragots allaient bon train sur son compte... les effets ne se firent pas attendre.

La fouine à lunette dotée d'une voix suraiguë la prit immédiatement en grippe, surveillant ses moindres faits et gestes, minutant ses pauses, la convoquant sans arrêt dans son bureau pour la bombarder de reproches. Il n'était pas rare qu'elle fonde en larmes, mais, elle, n'avait aucune épaule pour s'épancher.

Une fois à la maison, la rage contenue toute la journée explosait.

« - Et une deuxième journée de boulot qui commence ! Il s'en fout l'autre ! Les pieds sous la table quand il rentre ! », hurlait-elle au chat.

Le ménage restait son exutoire favori. Un soir, alors qu'elle époussetait la table du salon pour la deuxième fois, Minou était grimpé dessus. Et pan un coup de shoot  sur la gueule. Minou, après avoir valsé, s'était recroquevillé dans un coin. Une minute plus tard elle le tenait dans ses bras, le couvrant de caresses et de bisous :

« - Pauvre Minou, pourquoi je fais ça ? Je t'aime tellement ! Tu m'en veux pas hein ? Mon ti Minou. »

Grâce à Dieu, Minou n'était pas rancunier et ronronnait déjà de plaisir, savourant avec délice ce trop-plein d'affection.

Le ménage terminé, elle se faisait couler un bain, aux environs de dix-huit heures pour ne pas manquer le début d'un jeu qu'elle appréciait particulièrement. La présentatrice prenait un malin plaisir à rabaisser les candidats :

« - Tu ne vaux rien, t'es qu'une merde, dégage ! », annonçait-elle sans sourciller à des participants au QI un peu limité.

Une nuit, le sommeil agité, Myriam s'était vue présenter l'émission en tête-à-tête avec sa chef. Elle la pourrissait pendant quelques minutes puis ça dégénérait complètement. Elles en venaient aux mains devant un public en délire qui comme un seul homme baissa le pouce quand elle posa une lame sous la gorge de la fouine terrorisée. Alors qu'elle allait l'égorger, elle s'était réveillée en sursaut, recouverte de sueur. Elle s'était collée à Jojo qui ronflait mais n'avait plus réussi à se rendormir. Le lendemain, quand elle croisa la courte sur pattes à lunettes, elle baissa les yeux tout en tripotant un cutter qui traînait  dans sa poche.

Son bain terminé elle laissait couler l'eau puis récurait méthodiquement la baignoire pour rejoindre le salon et pouvoir se lover devant sa télé, sous sa couverture dans le canapé d'angle en cuir noir acheté lui aussi à crédit. Elle s'allumait une cigarette, sortait une tablette de chocolat, avalait un petit comprimé à base de plantes prescrit par son médecin traitant et se détendait enfin. La plupart du temps Jojo rentrait tard. Il multipliait les heures supplémentaires en vue d'une promotion que son patron lui faisait miroiter depuis bientôt deux ans. La seule augmentation qu'il avait perçue remontait à plus d'une année et, comme l'avait remarqué un de ses collègues syndicalistes, elle ne compensait même pas l'inflation.

« - Il a ses défauts mon Jojo mais on peut pas dire qu'il est pas courageux. »

En attendant qu'il rentre, laissant fondre chaque carré dans sa bouche, elle restait avachie devant des jeux qui promettaient des sommes colossales aux gagnants. Sans savoir pourquoi elle éprouvait une douce sensation de plaisir quand l'un des participants, trop joueur, perdait l'ensemble de ses gains alors qu'il aurait pu partir avec une coquette somme. Par principe, elle ne regardait jamais les documentaires, les sujets de société. Les débats politiques qu'en tant qu'élu local son père affectionnait, l'ennuyaient profondément. Elle ne comprenait strictement rien aux dialogues de sourd échangés par ces politicards égocentriques qui s'écoutaient parler.

Jojo rentré, elle réchauffait des plats préparés au micro-onde pendant qu'il prenait sa douche. Une fois à table, devant le journal télé, Johan expliquait brièvement sa journée et Myriam vidait son sac jusqu'à la fin du repas.

« - Tu te peux pas t'imaginer ! Elle est tout le temps sur mon dos ! Pire que ma mère ! Et toutes ces connes qui lui lèchent le cul ! J'en peux plus ! Tu m'écoutes au moins ! Et j't'ai pas dit, le chien des voisins est encore venu pisser sur la pelouse ! T'as intérêt d'aller les voir ! Grand-mère est hospitalisée ! Pire ! La banque a appelé ; il faut qu'on se serre la ceinture sinon on va droit dans le mur, j'ai rendez-vous vendredi .......... »

Trop épuisé pour réagir, Johan, pendant qu'il mangeait machinalement, apprenant d'une oreille l'arrestation d'un violeur en série, reconnaissait de moins en moins la jeune fille pleine de vie  rencontrée le soir de ses dix-sept ans. Un an plus tard ils avaient loué leur premier appart. Aujourd'hui, à vingt-cinq ans, ils attendaient de trouver un terrain pour construire. Les mauvais jours, avant de sombrer dans le sommeil, il constatait non sans peur qu'il s'était laissé aller, sans rien contrôler de cette succession d'évènements.

Deux mois durant, malgré deux arrêts maladie, Myriam encaissa tant bien que mal cette pression psychologique. A la maison, la situation était devenue intenable. Elle pleurait en permanence ; la crise de rire n'était jamais loin de la crise d'hystérie et inversement. Par amour et d'un naturel patient Johan attendait des jours meilleurs.

Le drame survint le lendemain du décès de sa grand-mère. Trop souvent absente les derniers temps, elle n'osa pas se désister. L'esprit embrumé par le chagrin, elle prêtait main-forte  à une infirmière débordée. Elle lui tendit un petit flacon pour l'injection. Sans vérifier l'infirmière piqua. Un accélérateur cardiaque pour un patient au cœur fragile... suffoquant, les yeux révulsés, le vieil homme mit cinq minutes à mourir sans qu'elles puissent lui porter secours. La goutte d'eau... pourtant personne ne l'accusa, la cadre se montra indulgente et la famille avait paru soulagée d'un poids. Ne pouvant oublier le visage congestionné du vieillard, deux jours plus tard,  Myriam démissionnait.

Depuis elle trouvait le temps long. Mais aujourd'hui c'est samedi et ses parents viennent manger. En fin de matinée elle a fini son Grand Ménage et s'assoit sur la terrasse pour profiter des rares rayons de soleil qui tentent une percée. Clope au bec, elle feuillette un magasine qui relate les frasques de « stars » qui, bizarrement, malgré leur statut et leur revenu délirant, ne nagent pas en plein bonheur. Dès que son regard se pose sur les corps minces et élancés des femmes à moitié dénudées, elle ressent un pincement au cœur. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, son poids l'avait toujours obsédée. Dans la cour de récré et pendant le cours de sport, elle était la cible des moqueries des gamins surexcités :

« - Bouge ton gros cul la grosse ! Plus vite tu vas nous faire perdre ! »

Elle haïssait encore ces sales gosses et plus que tout l'instituteur qui avait laissé faire sans broncher, sans doute d'accord avec les mômes. A l'époque, elle se vengeait sur la bouffe devant les yeux inquiets de ses parents qui tentaient de raisonner leur fille unique. Rien à faire...elle se levait même la nuit pour vider le frigo. L'adolescence n'avait rien arrangé ; butée, elle avait toujours refusé un suivi médical. Rencontrer Johan avait servi de déclic. Ils étaient dans la même classe de seconde et au premier regard elle avait su que c'était lui. Durant un an, sans qu'il y prête attention, elle avait tout fait pour maigrir et lui plaire, atteignant presque son « poids de forme ». Dans le même temps, sortie de son renfermement, elle avait retrouvé la joie de vivre. Sa rencontre avec Mélanie, sa meilleure amie, datait de cette époque. Elles étaient inséparables au lycée comme à l'extérieur. Le soir, au grand dam de leurs parents, elles restaient facilement une heure au téléphone. Shopping, premières cuites, quelques pétards pour essayer...elles ne faisaient rien l'une sans l'autre.

Pour fêter ses dix-sept ans, Johan  avait la maison de ses parents partis en week-end. Une véritable orgie. Sur un nuage, elle passa la soirée avec lui...tôt le matin alors que tout le monde dormait, il l'avait collée contre un mur pour l'embrasser. Ils étaient montés dans sa chambre et malgré la douleur intense qu'elle avait ressentie, elle s'était sentie heureuse. Plus tard Johan lui avoua qu'il ne se souvenait pas de grand-chose, mais bon...les années passèrent... et elle reprit du poids, de plus en plus de poids :

« - Tu me trouves grosse mon amour ? »

« - Bien sur que non bébé, je t'aime comme tu es », répondait-il sans conviction, surtout pour éviter le sujet.

Elle avait essayé les clubs de gym mais elle se sentait mal à l'aise et le regard des autres lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Ses tentatives de régime, qu'elle abandonnait au bout de quelques jours, ne donnaient aucun résultat. Mélanie qu'elle voyait de moins en moins depuis qu'elle avait aménagé avec son mec l'encourageait dans ses efforts mais en vain :

« - C'est facile pour toi ! Tu peux bouffer tant que tu veux tu prends pas un kilo ! », lui reprochait-elle parfois.

Mais aujourd'hui c'est samedi et ses parents viennent manger...les courses sont faites depuis la veille ; elle a le temps avant de se mettre aux fourneaux. Un nouveau déclic ! Voilà ce qui lui faut ! Il y a deux semaines Jojo l'avait demandée en mariage juste avant d'aller vomir une bonne partie du magnum de whisky qu'il avait descendu avec un pote. Sur le coup, elle était folle de rage. Elle avait refusé qu'il dorme dans leur lit et il avait sombré, comme une masse, en chien de fusil, sur le canapé. Pleine de fureur, craignant pour le cuir, elle avait déposé une bassine à ses pieds, au cas où...

Pourtant, elle ne peut s'empêcher d'y penser. Une journée de princesse comme dans ses rêves de petite fille. Une belle robe blanche, Jojo en costume, la mairie, l'église, un bon restaurant, une piste de danse, les personnes qu'elle aime...  interrompant sa rêverie, son portable sonne affichant Mélanie ; par habitude, elle laisse sonner trois fois avant de décrocher :

« -  Salut ma belle ! Comment tu vas ? »

« - Allo Mimi ! Tu ne devineras jamais ce qui m'arrive ! », s'exclame une voix surexcitée.

Eloignant le portable de son oreille :

« - Du calme ma vieille ! Je sais pas moi, t'as gagné au loto ? La banque t'a enfin accordé ton prêt ? »

« - T'y es pas du tout...je vais être maman ! je vais être maman ! », répète-t-elle comme pour se convaincre puis elle reprend la voix tremblante :

« - Je t'en avais pas parlé mais on a décidé il y  a deux mois d'arrêter la pilule ! Je pensais jamais que ça viendrait si vite ! Mes règles avaient plus d'une semaine de retard alors ce matin je me suis décidé à acheter un test ! C'est positif ! Un bébé tu te rends compte ! Pierre est sur répondeur, t'es la première au courant ! Tu m'écoutes ? »

Un bref silence puis Myriam force un peu sa voix :

« - C'est génial ma belle ! Toutes mes félicitations ! On peut dire que vous avez pas trainé ! »

« - Attends ! Pierre appelle ! Je te tiens au courant ! Bisous. »

Après avoir raccroché, Myriam reste songeuse, tournant et retournant son téléphone entre ses doigts. Au début elle chasse cette idée qui peu à peu gonfle, lui picote le bas-ventre pour finalement s'imposer comme une évidence pleine d'espoir :

« - Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? C'est le déclic que j'attendais ! Moi aussi je veux être maman ! Je lui en parle ce soir ! », se réjouit-elle à haute voix.

 

Johan vient de prendre la route pour rentrer. La journée s'est bien passée, ils ont fini le carrelage de la salle de bain et picolé quelques bières. Si tout va bien, peut-être qu'il aura droit au petit câlin du samedi ce soir.

« - Deux semaines c'est long, surtout à notre âge ! », soupire-t-il.

Après l'épisode de ce matin, il a intérêt de la jouer serrée. Il se sent envahi d'une certaine lassitude quand il entend à la radio que son club favori a encore perdu. Ces derniers temps, il n'arrête pas de penser qu'il s'est mis dans une sacrée galère. La copine de Mickaël n'est pas tout le temps sur son dos et sa cousine n'a pas arrêté de le dévisager avec insistance. Il se demande souvent comment ça serait avec une autre...

Un connard brûle la priorité. Johan n'a pas le temps de freiner et le percute de plein fouet.

 

Autour de la table, tout le monde s'impatiente...

« - Quesqu'il fout ! Je lui avais dit pourtant ! », se plaint Myriam.

« - T'inquiète pas ! Il va arriver ! Sers- moi un autre ! », rétorque son père.

Mais Myriam sent une peur inconnue qu'elle ne contrôle pas monter en elle. Quand le téléphone sonne, les nerfs à vif, elle laisse s'échapper le verre qu'elle tient entre ses mains.

« - Quelle maladroite ! Tu ne changeras jamais ! », s'exclame sa mère.

« - Ca  doit être lui ! Il a intérêt d'avoir une bonne excuse ! », tente-t-elle de se rassurer.

Elle décroche.

« - Alors il arrive le jeune ? Elle est vraiment moche la tapisserie dans vos chiottes ! Vous comptez la changer ? », interroge  son père en remontant sa braguette.

Anéantie, Myriam ne peut décrocher un mot.

« - Salaud, salaud !!! », hurle-r-elle en frappant ses poings contre le torse de son père.

Ils n'auront jamais d'enfants.

 

 

 

 

 

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